Ben Hogan

Bryan Lecomte
5 min readJan 7, 2022

Conversation imaginée d’un ancien ami d’Hogan.

On entendait dormir le parcours…

Au loin, derrière la cime des premiers pins, le soleil entrait dans sa demeure, couchant alors ses dernières chaleurs sur mes épaules fatiguées de porter un sac devenu bien trop lourd pour moi. Je ne suis plus caddie, je n’ai plus non plus 20 ans mais je garde certaines habitudes, surtout les mauvaises. Dans mon village, on dit qu’elles nous tiennent éveillés, que les changer est préjudice. J’aurais tout de même aimé faire quelques trous supplémentaires ce soir car, comme à chaque fois, j’ai « compris » quelque chose… Monsieur Hogan aimait dire que le drame des golfeurs était d’avoir des journées de lumières trop courtes et des nuits trop longues, voilà j’ai trouvé ma foutue excuse à vie. “Chérie, le manque de lumière m’empêche de devenir un grand joueur. J’annule mon rendez-vous chez le psy”.

Ce soir, la lune m’accompagne vers le 17.

Avez-vous déjà essayé de vous reposer sur le parcours, en compagnie des ombres, sans golfeur ? Dans sa solitude, je trouve que le parcours a quelque chose de fragile, de blessé, d’accessible. La journée, il a une puissance d’ostentation terrifiante. Il est majestueux, ouvert, fermé, honnête et trompeur.

Sans personne, il est boiteux. Avec du monde, il est puissant.

Finalement, un parcours ne vit-il pas de ses habitants, de ses joueurs ? Je l’imagine dans son sommeil, nous réclamer, nous appeler pour venir le jouer, l’aimer et le détester. C’est finalement un être social le parcours, plus qu’un être naturel. Grâce à l’architecte et a sa façon de nous mettre en scène, il se fait le socle de tant d’histoires.

Ça y est, je prends mon temps mais je suis au départ du 18.

Je reprends alors le premier tee de ce matin. Je ne le joue qu’au 1 puis en prends six autres que je joue jusqu’au 18. Le 1er tee posé au matin, annonce pour moi le début d’une tragicomédie. C’est un combat qui commence. Les six tees, qui eux ont dès lors combattu 16 fois, bon boulot les gars il faut le dire. Je vous laisse tomber au départ du 18. Je reprends le tee du 1 qui était au chaud dans le sac ! Il commence et il termine. Ça a le mérite de tirer le rideau. Je me retourne, “allez, au revoir”. Sorte de superstition à la noix. J’aime bien ce mot s u p e r stition.

D’ailleurs, pour revenir au parcours, pourquoi a-t-on désigné ses formes par le mot “obstacle” ? C’est ce qui fait qu’on se mette à imaginer un panel de trajectoires, c’est plutôt positif. Arrêtons d’appeler ça des obstacles mais des appuis.

Là par exemple, je suis à 200 mètres de ce par 5. Le fond de mes yeux voit un drapeau au loin — sacré bataille qu’elle doit traverser cette petite balle pour en arriver jusque-là. Je m’explique. Sur la droite, il y a des chênes où les écureuils d’Hagen s’amusent. Devant moi, j’ai un cours d’eau qui vient casser le fairway en deux et sur la gauche, des bunkers. Bon dieu d’architecte, il m’en fait baver. Je vais swinguer au mieux mon petit bois et on verra.

Plouf! et non! Sur le green. Dieu est grand.

Faut-il bien se connaître pour bien swinguer ?

Même si parfois nous râlons, nous sommes des privilégiés de jouer à ce sport. D’ailleurs, je dis à ma femme, que j’ai deux maisons. J’habite autant dans ce golf qu’ici chez nous, je ne saurais comment l’expliquer. Un peu comme Bachelard avec ses rivières disait “On n’habite pas dans un monde de manière générale mais dans un petit coin du monde.” Les golfeurs ont deux maisons : le parcours et leur famille. Hogan me le répétait sans cesse. “Sois ici chez toi, ne vois pas le parcours en adversaire mais en un membre de ta famille.” Ce nomade a fixé sa demeure sur les golfs du monde entier.

D’ailleurs, il fallait le voir sur un parcours, quelle sérénité.

Quand je regardais Monsieur Hogan, je voyais un visage où chaque muscle puissant était tendu de volonté, de santé et de vigueur. Un vrai roc. Ces trajectoires sont ma provocation” disait-il, paraphrasant Nietzsche à sa manière. Pour nous, les clubs sont des bruiteurs, ils donnent du son et une image au coup imaginé. Quelle note que ceux de Hogan. Je n’ai plus jamais entendu cela ailleurs. Et cette chaleur rouge qu’il dégageait de ses mains… C’était comme si son don s’exprimait à travers sa peau. On devrait consacrer une psychologie aux mains, qu’en dites-vous ? On n’y prête guère assez attention, alors qu’elles sont notre premier contact avec le réel. En combattant des deux mains, Hogan brutalise le réel avec finesse.

Autant que le parcours se bonifie avec le temps, les clubs aussi s’instruisent et vieillissent depuis nos mains. On gagne et on perd ensemble.

On a essayé de casser Monsieur Hogan, de le mettre en pièces, au banc des échecs mais après son accident, je n’y ai pas vu un homme affaiblit, j’y ai vu de la finesse. Il semblait avoir fait peau neuve. Tous, nous le trouvions changé. Il fut comme le fils et le père de cet accident.

De toute façon, style s’obtient-il dans la faiblesse et la répétition ? Non. La subtilité d’un homme vient de son tempérament et des épreuves; un swing aussi, son swing surtout.

Son courage devant cet accident, la mort de son père quand il avait 9 ans, les moqueries des membres de son jeune club, la critique des autres joueurs, sa solitude, sont les sources de sa force. Ces combats, cet esthétisme qu’il dégage, c’est son clair-obscur. C’est en cela que ces trajectoires sont pureté et dureté.

Je crois qu’on devient plus fin dans la douleur.

De mon côté, je viens de faire trois putts. Je rentre !

Bonne soirée à vous,

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Monsieur Hogan était un passionné de golf, j’espère que ce livre vous plaira. Mon père a pris un grand plaisir à l’écrire et y a mis beaucoup de lui. Chaque matin à l’aube, je le voyais écrire jusqu’à la tombée du jour. Grâce à ce livre, j’en ai appris un peu plus sur Hogan, sur le golf et.. sur moi.

“Prenez soin de vous, prenez soin de vos passions.” Montaigne

Jouons!

Bonne lecture.

Bryan

“The Velvet Voices” Townes Van Zandt

Je jouerai sur mon violon

jusqu’à ce que les montagnes sonnent

De rires solitaires jetés aveuglément

sur une arche de cordes sans fin.

Et les cieux se mettent à danser

sur une symphonie silencieuse

Et les voix de velours se joindront

toutes au chant.

La salle est remplie jusqu’au moindre recoin

par un tintement de carillons

Une mélodie s’envole et s’effrite,

ne laissant qu’une trace derrière elle.

Un rythme faiblissant faiblement

échappe à l’argent sur ses ailes.

Et les voix de velours se joignent

toutes au chant.

Les cymbales brillent, les tambours s’écrasent,

les trompettes s’élèvent pour chanter.

La baguette de cuivre arrache des morceaux de diamant

d’un mur scintillant de presque l’aube.

Les accords de cristal,

ils fendent le vent avec une humble majesté.

Et les voix de velours se joignent

toutes au chant.

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Bryan Lecomte

”Nous sommes les lieux où nous avons été. “ J.Harrison